Mayotte tente d’ouvrir les yeux sur les violences faites aux femmes 

par | 28 Nov 2023 | Insécurité, Société

A Mayotte, les violences sexuelles sont souvent sous-estimées. Le poids de la honte ou la peur de « déshonorer sa famille » empêche bien souvent les victimes de parler. D’autant que sur l’île, les mariages forcés restent banalisés et les agressions, pas forcément bien identifiées. 


« Je me souviens encore lorsque l’élastique de mon sous-vêtements a claqué sec contre ma peau. J’entends ce bruit comme un écho depuis tant d’années maintenant. Ce bruit qui me rappelle sans cesse que tu étais celui qui devait m’aimer envers et contre tout, mais que tu as décidé de devenir le monstre qui habite mes nuits. » Saïrati Assimakou a été victime d’inceste lorsqu’elle était enfant. 23 ans plus tard, elle a décidé de raconter son histoire dans un ouvrage « Ose et ça ira. » Aujourd’hui, la mahoraise est à la tête de l’association Souboutou Ouhédzé Jilaho, « Ose libérer ta parole », en français. Ce samedi 25 novembre, d’autres associations se sont données rendez-vous sur la parvis de l’office de tourisme à Mamoudzou, à l’occasion de la journée internationale de lutte contre les violences faites aux femmes. 

 

« On a tendance à protéger les agresseurs plutôt que les victimes pour sauver l’honneur de la famille »

A Mayotte les chiffres permettant de recenser les victimes sont rares. Autant que leurs témoignages.  « Le tabou est énorme », estime Marine Martin, chargée de mission au sein de l’association Haki Za Wanatsa, qui traite notamment des violences sur mineurs. « Ici, on a tendance à protéger les agresseurs plutôt que les victimes pour sauver l’honneur de la famille. On marie d’ailleurs encore les auteurs de violences sexuelles à leurs victimes », poursuit la chargée de mission au sein de l’association. Mayotte est ainsi le deuxième département de France le plus touché par les grossesses précoces et les IVG sur mineures, après la Guyane. 

 

Si la loi du silence règne, c’est aussi parce que « le consentement est vu différemment. » « Le mariage forcé est banalisé. Tout comme certaines formes de violences », indique Alizé Potié, chargée de mission au sein du service de lutte contre les violences sexistes et sexuelles de l’association Mayotte profession sport et loisirs, qui note par ailleurs le poids de la religion et des idéologies. Dans ces actions de prévention, elle recueille souvent des témoignages. Ce qui revient le plus souvent ? « Linceste, la prostitution, les violences conjugales… Mais le problème majeur est que certaines agressions ne sont pas perçues comme telles », poursuit-elle. 

 

« Si tu n’es pas blessé physiquement, ça n’existe pas »

Lassociation Haki Za Wanatsa est l’une des rares à avoir mené une enquête à ce sujet, grâce à un questionnaire en ligne. Et selon ses résultats, « 11 % des répondants ne savent pas identifier ce qu’ils ont vécu et 82% disent n’avoir reçu aucune éducation familiale à la vie affective et sexuelle dans leur enfance. » Par ailleurs, selon l’étude, « 37 % des 700 jeunes ayant répondu disent avoir déjà avoir subi une agression sexuelle. » « C’est environ deux fois plus qu’en métropole, assure Lydia Barneoud, directrice de l’association. Il y a un problème massif sur l’île. » 

 

Les violences sexuelles seraient en effet souvent sous-estimées par les adultes. « Deux de mes cousines se sont faites violer par leur frère. Mais ma mère ne comprend pas pourquoi elles ne vont pas bien. J’essaye de lui expliquer la souffrance que cela peut provoquer. Mais pour elle, si tu n’es pas blessé physiquement, ça n’existe pas », confie Fayina Dhakioine, en service civique au sein de l’association Haki Za Wanatsa. Pour la jeune mahoraise, il est donc compliqué de faire prendre conscience à la génération de ses parents que ces violences peuvent détruire. Il n’y a d’ailleurs « aucun mot pour parler des violences sexuelles en Shimaoré (la langue locale) », poursuit la jeune femme.


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